Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline

Publié le par Guenièvre

Voyage-au-bout-de-la-nuit-copie-1.jpgSynopsis : Ferdinand Bardamu, par excès d'héroïsme et fanfaronnade, s'engage dans l'armée. Très vite, il fuit les combats de la guerre de 14-18, d'abord dans un hôpital avant d'être complètement démobilisé. Puis il part tenter une autre vie en Afrique, avant d'atterrir aux États-Unis. A bout d'espoir, il revient en France terminer ses études de médecine et s'installer dans un cabinet près de Paris. Au bout d'un moment, là encore, il quittera sa situation pour tenter autre chose, allant au plus profond de lui-même, jusqu'à la fin.

 

Mon avis : Que dire de ce magnifique chef d’œuvre ?

Après être restée dubitative pendant une bonne partie de ma lecture je finis ce livre en le disant sublime.

Je ne savais presque rien de l’œuvre, de l’auteur… Une écriture particulière et novatrice. Un récit sur la première guerre mondiale. Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline, aux opinions plutôt controversées (ce que j’avais appris par la polémique causée par l’anniversaire de sa mort en 2011). Une lecture très difficile à cause du caractère spécial du style.

J’ai donc abordé ce classique avec beaucoup de prudence. Je voulais en avoir fini le plus vite possible, je pensais que cette lecture ne me laisserait pas de souvenir marquant. Mais j’ai eu tort sur toute la ligne : ce livre se lit par petits bouts, trente pages à la fois, lentement (pour éviter la dépression, surtout, mais aussi pour bien digérer). Et il est extrêmement marquant.

Le personnage principal, Ferdinand Bardamu (remarquons bien le prénom partagé avec son créateur) est un homme détruit. Par la guerre, en premier lieu. Son « dépucelage ». Et puis par les expériences malheureuses qu’il accumule dans la misère, ayant déjà dépensé toute l’énergie qui lui était allouée pour vivre sa vie au cours de la première guerre mondiale. On ne se sent pas proche de lui ; il est même difficile de le trouver sympathique à cause de son regard très noir sur la vie, et particulièrement sur les hommes. Mais on a pitié de lui, au nom des valeurs et des qualités qu’il refuse à l’humanité, qui existent pourtant. Narrateur, Bardamu fait une confession sur sa vie, ses sentiments, et je dirais sur ses espérances, s’il en avait… Pour rendre vivant ce long exposé de malheurs, l’auteur a donc choisi la première personne du singulier, et un style (très) oral qui rend parfois la compréhension des phrases difficiles : tournures archaïques, termes d’argot etc. L’expression que je retiens de cette écriture si particulière est « Rien à dire. » qui montre toute la passivité du pauvre Bardamu.

Mais ce qui rend si difficile cette lecture, à mon sens, ce n’est pas seulement le style, ou le personnage. C’est surtout l’atmosphère d’apitoiement qui se dégage du livre entier, depuis la première page, où Ferdinand déclare « Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. » jusqu’aux quelques pages qui précèdent la fin. Il m’a semblé déceler dans les deux derniers chapitres un léger mieux : le livre se finit sur la naissance d’un nouveau jour, alors qu’on avait l’impression jusque-là que toute l’action s’était déroulée de nuit. Voici un passage tout à fait représentatif du reste de l’œuvre, dans sa noirceur en tout cas : « La grande fatigue de l’existence n’est peut-être en somme que cet énorme mal qu’on se donne pour demeurer vingt ans, quarante ans, davantage, raisonnable, pour ne pas être simplement, profondément soi-même, c’est-à-dire immonde, atroce, absurde. Cauchemar d’avoir à présenter toujours comme un petit idéal universel, surhomme du matin au soir, le sous-homme claudicant qu’on nous a donné. ».

En plus de cette noire critique de la nature humaine, on trouve dans ce livre l’expression d’une profonde amertume. Celle de tous ceux que la chance a ignorés depuis leur venue au monde. Les pauvres, les noirs de la forêt d’Afrique, ou le domestique prêt à déclencher la révolte… En apparence seulement. Les ouvriers abrutis de l’usine Ford, les malades tuberculeux qui souhaitent empirer leur condition pour toucher des allocations. C’est la misère sous sa forme la plus noire qui est ici décrite. Et du fait de cette amertume, perçue à travers chaque mot, chaque expression, chaque phrase, cette litanie devient agaçante.

Au début, le style me donnait des difficultés, en plus des idées exprimées. Et puis vers les deux cents pages, il n’a plus été un obstacle, j’en suis même venue à l’apprécier. C’est la fin, les quinze ou vingt dernières pages qui m’ont fait aimer ce livre. Elles sont d’une simplicité absolument magnifique, enfin débarrassées de cette noirceur permanente. J’ai été touchée par les sentiments de Bardamu, après 500 pages de monologue intérieur.

En résumé, ma lecture (qui a duré près d’un mois !) a été difficile, hachée, et même poussive, du fait du style, du personnage et du contenu. Je termine pourtant ce pavé satisfaite : je suis fière de l’avoir fini, et surtout j’ai trouvé la fin splendide. A mes yeux, elle a racheté tout ce qui précédait.

Une autre citation qui m'a marquée: "L'amour, c'est l'infini mis à la portée des caniches".  

 

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Exlibris 28/06/2017 15:57

bonjour,
Critique intéressante, ça fait plaisir de lire un article objectif!
Pour être claire, ce roman t'a-t-il plu grâce au 20 dernières pages en elles-mêmes, ou bien est-ce en lisant les 20 dernières pages que tu t'es rendue compte de la valeur de l'oeuvre entière?

Merci à toi et bonne lecture.

Guenièvre 02/07/2017 18:50

Merci pour ton compliment, exlibris! Je dirais que c'est plutôt la seconde option: ces 20 dernières pages ont éclairé d'un jour nouveau toute ma lecture. Elles m'ont permis d'en saisir l'apport et de réaliser quelles qualités présente ce livre.